OpinionTribune
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Ebola tue en Ituri, et interdit des marches à Kinshasa
L'épidémie a franchi le cap des mille morts. Aucun cas n'est recensé dans la capitale. Elle y a pourtant servi de motif pour refuser une manifestation. Pendant ce temps, le paludisme tue au Kwilu sans qu'aucune mesure d'urgence ne soit prise.
Par Rédacteur en chef · Rédacteur en chef
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Le 22 juillet, les rues de Kinshasa sont restées calmes. Deux mobilisations concurrentes y étaient annoncées, aucune n'a eu lieu. L'opposition avait reporté la sienne l'avant-veille. Et celle du camp présidentiel avait été refusée par le gouverneur de la ville, au motif que les rassemblements de masse sont suspendus pour freiner la propagation du virus Ebola.
Ce motif mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il en dit long.
Une épidémie réelle, et située
L'épidémie est réelle. Au 21 juillet, le rapport du ministère de la Santé recensait 2 536 cas confirmés et 1 033 décès. Le cap des mille morts a été franchi ce jour-là. C'est la dix-septième épidémie d'Ebola que connaît le pays, et elle est due à une souche contre laquelle il n'existe ni vaccin homologué ni traitement validé.
Elle est aussi située. Cinq provinces sont touchées : l'Ituri, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uélé et la Tshopo. Toutes sont dans l'est du pays. L'Ituri concentre à elle seule près de neuf cas sur dix. Kinshasa ne figure sur aucune de ces listes.
Autrement dit : la capitale a invoqué, pour encadrer sa vie politique, une épidémie qui n'y a fait aucun malade.
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Ce que l'épidémie ne déclenche pas ailleurs
Si l'urgence sanitaire justifie de suspendre les rassemblements dans une ville épargnée, on attendrait qu'elle produise des effets bien plus vigoureux là où les gens meurent réellement. Regardons.
À Beni, en plein Nord-Kivu, le centre de transfusion sanguine a annoncé le 21 juillet des réserves au plus bas, et lancé un appel aux dons. Son coordonnateur explique que ses donneurs habituels sont des élèves, et qu'ils sont en vacances. Une ville de la zone épidémique dépend donc, pour son sang, du calendrier scolaire.
À Bunia, capitale de l'Ituri et épicentre de l'épidémie, la justice militaire a examiné 115 dossiers de détention préventive dans le seul but de désengorger une prison surpeuplée face au risque de contamination.
Dans le Kwango, la prison centrale de Feshi, bâtie en 1954, n'a plus de toiture complète depuis 1970, ne dispose d'aucun personnel soignant et n'a plus reçu de subvention de l'État depuis plus d'un an. Six de ses onze détenus s'en sont évadés le 19 juillet en forçant une porte.
Et ce que d'autres morts ne déclenchent jamais
Il y a plus dérangeant encore. Dans la seule province du Kwilu, le paludisme a causé 146 décès pour 387 874 cas au premier semestre 2026. Les vingt-quatre zones de santé de la province sont touchées. Aucune suspension de rassemblements, aucune mesure d'urgence, aucune mission ministérielle annoncée.
À Kindu, plus de vingt mille habitants du quartier Bloc aéro vivent sans eau potable, sans centre de santé et sans école publique depuis la création de leur quartier. Ils s'alimentent à des puits de surface. Les femmes marchent deux à trois kilomètres pour trouver de l'eau propre. Un infirmier local constate un afflux constant de malades atteints de pathologies liées à l'eau.
Nous ne comparons pas des maladies entre elles. Nous constatons une chose plus simple : le même État qui trouve, en vingt-quatre heures, le fondement juridique d'interdire un rassemblement, ne trouve pas depuis des années le moyen d'amener de l'eau à un quartier de vingt mille personnes.
L'argent qui part sans un mot
Puisqu'il est question de moyens, parlons-en. Selon le condensé hebdomadaire de la Banque centrale du Congo, les réserves internationales du pays ont reculé de 227 millions de dollars en sept jours, pour tomber à 8,04 milliards au 9 juillet. La couverture des importations est passée sous les 3,1 mois.
La Banque centrale n'a fourni aucune explication publique de ce recul. Elle n'y est pas juridiquement tenue chaque semaine. Mais 227 millions de dollars, c'est plus que ce que coûterait, selon toute vraisemblance, l'adduction d'eau de plusieurs quartiers comme celui de Kindu. Le pays a le droit de savoir où va son argent, et il ne le sait pas.
Autre chiffre, autre silence. Le gouvernement a lancé le recouvrement de près de 350 millions de dollars de créances impayées du Fonds de promotion de l'industrie. Une commission spéciale a été installée le 21 juillet. Nous saluons la démarche. Nous relevons qu'aucun débiteur n'est nommé, que leur identité est déclarée confidentielle, et que rien ne dit ce qui, dans ces 350 millions, est réellement recouvrable.
Des entreprises et, selon les documents publics, des administrations doivent de l'argent à l'État congolais depuis des années. Le contribuable, lui, paie ses taxes sous peine de sanction immédiate. Nous demanderons cette liste.
Le prix payé par ceux qui parlent
Reste ce que cette semaine a produit de plus difficile à regarder.
À Kasenga, dans le Haut-Katanga, un adolescent de 17 ans, Costa Kasoya, a été arrêté le 20 juillet puis transféré à l'auditorat militaire de Lubumbashi. Selon Moïse Katumbi, il lui est reproché d'avoir filmé une vidéo de sensibilisation contre le changement de la Constitution. Aucun chef d'inculpation n'a été notifié publiquement. Aucune autorité n'a répondu.
À Beni, l'activiste Clovis Mutsuva est poursuivi par la justice militaire pour une vidéo dans laquelle, après la mort d'un humoriste et de sa famille dans une attaque attribuée aux ADF, il appelait les autorités militaires à quitter leurs bureaux pour se déployer sur le front.
À Kinshasa, Nathanaël Onokomba, détenu depuis le 5 janvier, a entamé une grève de la faim le 17 juillet. Ses avocats affirment par ailleurs que la version écrite de son jugement ne correspond plus à celle qui a été lue en audience publique. Cette accusation, si elle était établie, viserait le cœur même de l'acte de juger. Elle n'a reçu aucune réponse.
Toutes ces personnes bénéficient de la présomption d'innocence. C'est précisément pour cela que nous les nommons : parce qu'elles sont privées de liberté avant d'avoir été jugées.
Ce que nous demandons
Nous ne prêtons d'intention à personne. Nous constatons une asymétrie, et nous posons quatre questions précises, auxquelles il est possible de répondre.
Au gouverneur de la ville de Kinshasa : sur quel texte exact repose la suspension des rassemblements, quelle est sa durée, et a-t-elle été notifiée dans les mêmes termes à toutes les formations politiques, ou seulement à celles qui ont sollicité une autorisation ?
À la Banque centrale du Congo : à quoi correspond le recul de 227 millions de dollars des réserves durant la semaine close le 9 juillet ?
Au gouvernement : quelle est la liste des débiteurs des 350 millions de dollars du Fonds de promotion de l'industrie, et pourquoi demeure-t-elle confidentielle ?
À la Haute Cour militaire : le dispositif écrit du jugement rendu le 26 juin dans l'affaire Onokomba est-il identique à celui qui a été lu à l'audience ?
Pourquoi nous écrivons cela
Un journal qui ne pose jamais de question dérangeante n'est pas un journal, c'est un bulletin. Nous n'avons ni parti, ni candidat, ni intérêt dans les dossiers évoqués ici.
Chacun des faits rapportés dans ce texte a été publié cette semaine dans nos colonnes, avec ses sources et ses réserves. Nous n'avons rien ajouté, et surtout rien inventé. Nous avons seulement mis ces faits côte à côte.
C'est en les regardant ensemble qu'ils deviennent une question politique.
Citoyen du Ciel.

